EUDCA
La gestion de l'eau définira la manière dont les centres de données seront construits
L'eau devient rapidement une contrainte déterminante pour l'infrastructure numérique. Dans un nombre croissant de régions, la disponibilité de l'eau apparaît comme un facteur critique qui déterminera de plus en plus où et comment les centres de données peuvent être développés.
Michael Winterson, Secrétaire général de l’European Data Centre Association (EUDCA), voit la problématique liée à l’eau évoluer d’une considération opérationnelle à un principe de conception fondamental: “La gestion de l’eau définira la manière dont les centres de données seront construits.”
Dans toute l’Europe centrale et méridionale, le stress hydrique influence déjà les décisions en matière de politique, de planification et d’investissement. À mesure que les volumes de données augmentent et que les charges de travail induites par l’IA font grimper les besoins en refroidissement, la pression sur les ressources ne fera que s’intensifier. Les implications sont considérables. Les choix de conception, les technologies de refroidissement et les stratégies d’implantation seront de plus en plus tributaires des contraintes liées à l’eau.
Il souligne que des entreprises comme LCL, qui ont investi de bonne heure dans des systèmes de refroidissement en circuit fermé, montrent que les décisions prises aujourd’hui anticipent les normes de demain. « La question fondamentale pour le secteur est maintenant de savoir comment insérer les solutions dans les infrastructures nouvelles et existantes », ajoute-t-il.
Pourquoi l’utilisation de l’eau dans les centres de données fait-elle l’objet d’une attention croissante ?
Michael Winterson : « Cela fait plusieurs années que l’on s’en préoccupe. Lorsque la Commission européenne a lancé son programme “Fit for the Digital Age”, elle avait déjà établi un lien entre la croissance numérique et une plus grande neutralité climatique. Non seulement par rapport au carbone, mais aussi par rapport aux ressources telles que l’eau. Lorsque nous avons créé le CNDCP pour soutenir le pacte vert pour l’Europe, la préservation de l’eau a été l’un des premiers objectifs que nous avons définis. Nous avons introduit un critère de 0,4 litre d’eau potable par kilowattheure. C’était ambitieux à l’époque, et pour de nombreux centres de données actuels, c’est toujours le cas. Si on compte sur le refroidissement par évaporation traditionnel, cela devient extrêmement difficile d’atteindre ce niveau. Si bien que nous disions : les centres de données de demain devraient se détourner de ces systèmes. Les substituts logiques sont le refroidissement en circuit fermé, le recyclage de l’eau ou l’utilisation d’eau non potable. Dans les faits, le secteur s’oriente progressivement vers des conceptions où l’utilisation de l’eau est proche de zéro, ou du moins minimale. »
Quels sont les moyens efficaces de réduire l’empreinte hydrique ?
Michael Winterson : « Il y a trois leviers principaux. Premièrement : les systèmes en circuit fermé, sans eau potable pour le refroidissement. Deuxièmement : le recyclage de l’eau dans le centre de données lui-même. Et troisièmement : l’utilisation d’eau industrielle ou non potable, y compris l’eau réutilisée dans les écosystèmes industriels, au lieu de l’eau potable. L’un des principes clés est simple : si vous utilisez de l’eau, utilisez de l’eau de pluie, des eaux grises ou de l’eau issues d’autres processus industriels. C’est là qu’il reste encore beaucoup de potentiel inexploité en Europe. »
Cela nécessite une infrastructure qui va au-delà du centre de données lui-même. Que manque-t-il aujourd’hui ?
Michael Winterson : « Ce qui manque, c’est une approche plus large de l’écosystème. Dans de nombreuses régions du monde, les systèmes d’eau industrielle sont la norme, alors qu’en Europe ce sont encore des exceptions. Nous pensons qu’il faut mettre davantage l’accent sur la création de systèmes locaux ou régionaux où l’eau peut être réutilisée par différents utilisateurs, comme par exemple dans les zones industrielles. »
Des normes plus strictes favoriseront-elles le changement ?
Michael Winterson : « Les normes vont se durcir, et d’ailleurs c’est déjà le cas. Pour les nouveaux centres de données, ce sera un moteur important. Si vous savez d’emblée ce que l’on attend de vous, alors, vous concevez en conséquence. C’est le bâti existant qui pose surtout problème, car remettre à neuf de vieux centres de données est quelque chose de complexe et coûteux. C’est là que les mesures incitatives peuvent jouer un rôle. »
L’Europe prévoit une croissance significative de la capacité des centres de données. Comment cela influence-t-il le débat ?
Michael Winterson : « Cela change nettement l’équation. Si l’Europe triple la capacité de ses centres de données comme prévu, il s’agira pour l’essentiel de nouvelles infrastructures. La véritable opportunité est donc de s’assurer que toutes les nouvelles constructions répondent à des normes élevées dès le départ ; sans pour autant oublier les centres de données existants. Cependant, compte tenu de l’ampleur de la croissance, la priorité devrait être de préparer l’avenir. »
La réduction de la consommation d’eau implique-t-elle des compromis ?
Michael Winterson : « Oui, et ils sont importants. Les systèmes en circuit fermé, par exemple, peuvent nécessiter plus d’électricité. Si cette électricité est produite à l’aide de méthodes à forte consommation d’eau, l’avantage global peut être limité et c’est pourquoi il faut toujours considérer le système dans son ensemble. L’eau, l’énergie et le carbone sont interconnectés. On ne peut pas optimiser l’un sans tenir compte des autres. »
Quels sont les développements technologiques qui façonneront la prochaine étape ?
Michael Winterson : « L’une des principales tendances est l’essor du refroidissement liquide, notamment en raison des charges de travail liées à l’IA. Il est beaucoup plus efficace pour le calcul de haute densité et fonctionne généralement dans des systèmes fermés, ce qui réduit la consommation d’eau. L’enjeu réel réside dans le coût. Ces technologies sont encore relativement coûteuses, et il sera donc essentiel de les développer pour qu’elles soient adoptées à plus grande échelle. »
Quel rôle les décideurs politiques doivent-ils jouer ?
Michael Winterson : « Le problème est que nous pensons encore trop en silos. On demande aux centres de données d’optimiser leur propre empreinte, et c’est bien ainsi. Mais il faut aussi voir comment ils interagissent avec d’autres secteurs. Si nous adoptons une approche plus circulaire, au niveau du système, où l’eau, l’énergie et la chaleur font partie d’un écosystème plus large, nous pourrons trouver des solutions beaucoup plus efficaces et durables. »
« De nombreux centres de données utilisent de grandes quantités d’eau de refroidissement parce qu’elle est moins chère que le refroidissement à base d’énergie. Ainsi, ils réduisent leur facture énergétique mais exercent une pression invisible sur nos ressources en eau. »
Laurens van Reijen, PDG de LCL
« Il y a urgence à parler du juste prix de l’eau, non seulement pour l’agriculture ou l’industrie, mais aussi pour l’avenir de notre économie. »
Laurens van Reijen, PDG de LCL